vendredi 28 décembre 2007

moi je suis ma ville


Bruxelles me manque.
Emmêlement de pans de murs. Des chantiers, des chancres, des chimères. Le Mont des Arts est en travaux: on y redessine un complexe de salles de conférences / spectacles / rien. Près de la Place de Brouckère, encore un de ces incroyables ouvrages de façadisme: des poutrelles métalliques, jaunes, s'arc-boutent et se contredisent pour maintenir à la verticale la pelure noircie d'un bloc haussmannien, évidé pour le reste, et dont les gravats jonchent encore les sous-sols mis à nu. De près, ça se voit: les étançons jaunes sont fichés dans la maçonnerie ancienne à l'aide de formidables vis. Il y a des fissures autour, et des trous. Je suis triste.

Les dégradations urbaines m'attristent, autant que les rénovations me fascinent. (Fersen: "Dans la rue il y a des travaux / Et moi j'aime regarder les travaux...") Quand j'avais 18 ans, je prenais le tram 52 vers le centre-ville, tous les matins - mes études aux Facultés St Louis; et tous les matins j'observais avec avidité l'avancement de tel asphaltage, telle construction. Les trous qu'on fait aux trottoirs pour les farcir de canalisations, ça n'a jamais pu m'émouvoir, bien entendu; car les ouvriers reposent ensuite les dalles d'origine (souvent ces dalles tristes, carrées, de béton), de préférence un peu plus fendues et de guingois, avant de jeter par-dessus un méchant sable d'un intense ocre grisâtre, sous prétexte de stabiliser le pavage.

Mais un trottoir qu'on refait; des rails de tramway qu'on remplace; des réverbères neufs; un vaste carrefour aux contours mous auquel on substitue un élégant rond-point garni, en son centre, de bouquets d'arbustes ou d'une sculpture (même moche); une avenue qu'on redessine en y mettant des arbres encore un peu tordus par la jeunesse; un bâtiment public qu'on ravale; le long de la chaussée, des bordures de pierre bleue pour succéder à ces sinistres parpaings de béton... C'est de ma ville qu'il s'agit! C'est ma ville qu'on embellit, et je souris aux hommes de métier, qui s'en fichent au demeurant; et mon pas est plus léger, dans les rues de ma ville.

Mais alors, mon coeur se tord littéralement, et de vraies larmes me montent à l'âme, quand, les travaux à peine aboutis, un pavé se descelle déjà, un plot choit, une bavure sur le bitume neuf annonce l'inévitable fissure; quand de pauvres palissades avachies peinent à masquer un chantier abandonné depuis des mois; et quand des poutres métalliques jaunes agressent en la trouant la façade ancienne qu'elles doivent préserver... Bien sûr, en l'occurrence, les maçons, quand tout sera fini, tout rebâti en dedans, tout confit d'appartements impayables et bureaux de standing - les maçons bien sûr passeront un coup de truelle sur les égratignures engendrées par les travaux, et l'on bouchera la pierre et les stucs, et il n'y paraîtra plus; mais les usures des cent prochaines années: ce sont ces raccommodages-là qu'elles mordront d'abord, et mettront au jour, cicatrices sans gloire!

Et moi, dans ces circonstances, j'ai si mal à ma ville... Ma pauvre ville, tailladée, percluse, grouillante, beige, vieille et neuve sans cesse, pauvre en perspectives, hirsute d'échafaudages et de grues: ma ville! Mais comme je l'aime, ma ville; combien, d'ici, me manque Bruxelles!

lundi 3 décembre 2007